L'aventurier du Big Data

Il y a deux moments dans le parcours professionnel de David Bessis. Une première carrière de mathématicien, puis la création d'une start-up, tinyclues, qui marque les débuts d'une carrière d'entrepreneur. Si ses travaux de chercheur sont très éloignés du domaine d'expertise de tinyclues, David Bessis revendique cependant une certaine continuité dans sa trajectoire : « Passer du monde académique au monde de l'entreprise est une transition rare mais naturelle. Le chercheur et l'entrepreneur partagent les mêmes qualités : la créativité, le courage et la persévérance. »

Le chercheur

Son itinéraire est cependant encore atypique. Après avoir soutenu sa thèse, résolument axée sur les mathématiques fondamentales, il part effectuer un postdoctorat aux États-Unis. À son retour, il entre au CNRS et y occupe un poste de chercheur pendant 7 ans : « Mes centres d'intérêt portaient sur des mathématiques très abstraites, j'avais pour outils de travail un crayon et du papier », se souvient-il. Ses recherches touchent à l'algèbre et à la géométrie. Il s'attaque notamment à une conjecture des années 70, portant sur « la forme d'un espace dont on a enlevé un certain nombre d'hyperplans ». La démonstration le passionne. L'article soumis et son habilitation obtenue, il a cependant l'impression de clore un chapitre : « Je voulais trouver un autre chantier auquel m'atteler. »

Le consultant

Son parcours prend alors une nouvelle tournure. Il se met en disponibilité hors du CNRS et se lance dans le conseil en entreprise. Plus précisément, c'est au sein d'une agence de marketing digital qu'il officie. Il se familiarise avec les technologies utilisées et contribue à leur développement. Les mathématiques à l’œuvre sont pourtant nouvelles pour lui : « J'ai découvert ce qu'était une probabilité », s'amuse-t-il, avant d'ajouter : « En entreprise, les savoirs s'acquièrent très rapidement. D'autant plus rapidement pour un mathématicien, curieux de nature et qui tire là le bénéfice de sa formation. »

L'aventure tinyclues

Après un an dans cette première entreprise, il ressent l'envie de fonder sa propre start-up. Une démarche là encore naturelle à ses yeux : « La création est inhérente à l'activité du chercheur. » En 2010, il crée donc avec un associé tinyclues, spécialisée dans le Big Data, c'est-à-dire dans l'extraction et l'analyse d'un très grand nombre de données. Pendant plusieurs mois, il établit les prototypes des logiciels de data mining nécessaires au fonctionnement de la start-up. Tout s'accélère alors : en avril 2011 les premiers salariés arrivent et les premiers contrats se font. En particulier, tinyclues est sollicitée par des sites marchands. L'enjeu est alors de pouvoir définir le plus précisément possible le profil des consommateurs, qui serait ensuite utilisé à des fins marketing. David Bessis revient sur les débuts de son entreprise : « C'est un peu comme si vous deviez traverser l'Atlantique sur un bateau que vous êtes en train de construire. Il y a quelque chose qui relève de l'aventure, et qui est particulièrement stimulant. » C'est cette mise en danger qui lui manquait dans son travail de chercheur.

« La vraie valeur ajoutée d'un mathématicien, c'est la créativité »

Aujourd'hui, tinyclues emploie 10 personnes. Des développeurs de logiciels, mais aussi des spécialistes du data mining. Les mathématiciens y ont toute leur place. L'équipe compte par exemple un doctorant en mathématiques, qui, quand il ne travaille pas sur sa thèse, se penche sur les algorithmes à l’œuvre derrière les logiciels, mais aussi un jeune stagiaire, étudiant à l'ENS. « La vraie valeur ajoutée d'un mathématicien, c'est la créativité », insiste David Bessis.

« Les possibilités sont immenses. »

Selon lui, cette transition vers le monde de l'entreprise devrait être plus encouragée : « Il faudrait qu'il existe plus de passerelles entre le monde académique et le secteur privé. Une expérience en entreprise, notamment dans une start-up, devrait être un élément naturel dans la carrière d'un mathématicien. » Car plus que les connaissances purement académiques, c'est la manière qu'à le chercheur de considérer les problèmes à résoudre qui lui permet de s'adapter et de réussir, explique-t-il. « Un mathématicien possède tous les outils pour réussir en entreprise, habitué qu'il est à porter et développer une idée sur le long terme. À condition toutefois de ne pas considérer une carrière dans le privé comme un choix par défaut », nuance-t-il : « Un recruteur souhaite que le mathématicien qui postule ait envie de venir travailler avec eux. » Et il ajoute : « À ceux qui auraient encore des doutes, je n'ai qu'un conseil à donner : lancez-vous dans l'aventure, il y a beaucoup de postes dans le privé pour les gens brillants ! » Pour conclure, il n'hésite pas à comparer le mathématicien découvrant le monde de l'entreprise à un aventurier lancé sur un terrain nouveau, tout à la liberté de créer et d'innover : « Les possibilités sont immenses. »

David Bessis