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A l'heure du numérique

Xavier Lazarus ne compte plus le nombre de fois où on lui a demandé un exemplaire de sa thèse. Récemment encore, un étudiant américain le contactait à ce sujet. Rien de très surprenant : la thèse en question touche à la théorie des groupes, thème de recherche privilégié des mathématiques fondamentales. Ce qui en revanche pourrait surprendre l'étudiant qui le sollicite ainsi, c'est le poste qu'occupe aujourd'hui Xavier Lazarus. Loin des laboratoires de recherche académique, ce dernier a fondé avec deux associés sa propre société d'investissement, Elaia Partners. Retour sur un parcours peu ordinaire, entre recherche fondamentale et création d'entreprise.

En thèse au laboratoire d'Orsay

Normalien de la rue d'Ulm, Xavier Lazarus se découvre une passion pour l'algèbre. A la fin de son DEA, il lit les notes prises lors d’un célèbre cours au Collège de France de Jean-Pierre Serre, mathématicien hors pair et plus jeune médaillé Fields à ce jour. Une révélation : il a trouvé son sujet de thèse. « Il s'agissait de généraliser des résultats qui n'avaient été établis jusqu'alors que dans un cas précis. » Fortement ancrées dans l'univers arithmétique, ses recherches s'avèrent ardues. C’est que les méthodes de Serre ne se généralisent pas très bien et qu’il doit piocher dans de nombreuses autres théories les idées manquantes. Les mots qui lui viennent à l'esprit pour caractériser cette période ? « Difficulté et plaisir. » Difficulté de la recherche, qu'il juge trop solitaire, mais plaisir à faire des mathématiques aussi exigeantes. Pourtant, il commence sérieusement à envisager une autre voie que la recherche : « Au sein du laboratoire d'Orsay où je travaillais, je côtoyais des mathématiciens brillants, tels Laurent Lafforgue et Ngo Bao Chau. Les voir à l’œuvre était passionnant, mais je me suis vite rendu compte qu'en tant que chercheur, je n'étais pas fait du même bois ! C'est alors que j'ai commencé à envisager d'autres pistes que la recherche académique. Quelque part, c'était comme si un nouveau champ des possibles commençait à prendre le dessus. »

Les débuts dans l'informatique

Son service militaire intervient comme un coup de frein dans la rédaction de sa thèse. Plusieurs options sont alors possibles pour satisfaire aux obligations de l'Etat. Il choisit de partir enseigner deux ans au Lycée Français de Barcelone. « Je continuais certes à travailler sur ma thèse, mais plus de manière exclusive. » Et de fait, il enseigne règle de trois et pourcentages. Partant du constat que ces concepts de base ne sont pas toujours aisés à faire saisir aux jeunes élèves, il s'intéresse de près aux possibilités qu'offre l'informatique et notamment l’émergence d’Internet pour seconder les enseignants. Très vite, il se découvre là une nouvelle passion : « Je voulais comprendre comment cela fonctionnait. » Il saute le pas et crée sa propre société d'informatique. Dès lors, il revêt une troisième casquette : celle d'entrepreneur.

La création d'Elaia Partners

Ses deux années en Espagne achevées, il rentre en France et soutient sa thèse en 2000. Entre-temps, les éditions Odile Jacob ont pris le contrôle de sa société d'informatique. Convaincu par sa première expérience d'entrepreneur et désormais docteur en mathématiques, il décide de rester dans le monde de l’entreprenariat, mais cette fois ci du côté du financement. Après un détour de deux ans dans la banque, où il apprend le métier, il monte avec deux de ses confrères Elaia Partners, une société d'investissement qui finance des start-up spécialisées dans le numérique. Ce dernier mot a toute son importance. « Nous vivons dans un monde numérisé. Le numérique est un secteur en pleine expansion, le dernier moteur de croissance allumé en France. Et le langage numérique n'est rien d'autre que le langage mathématique », explique Xavier Lazarus. Au quotidien, il reçoit des fondateurs de start-up venus détailler leurs activités et leurs projets. À lui de juger si Elaia Partners peut s'investir ou non dans l'aventure. « À première vue, mon travail ne requiert pas de compétences mathématiques particulières. Mais les sociétés qui nous sollicitent sont très techniques. Je reçois de plus en plus de mathématiciens par exemple, et c'est essentiel de bien saisir leurs projets, de les traduire en termes d'investissement. »

« Je fais en quelque sorte le lien entre recherche et investissement. »

Pour Xavier Lazarus, ce sont les réflexes qui perdurent. Réflexes de mathématicien, de chercheur, de pédagogue aussi. « Ce que je retiens aujourd'hui de ma formation en thèse, c'est d'abord l'effet structurant. Être capable de cerner la structure d’un projet que l'on me présente, d'établir des analogies, d'avoir un point de vue d'ensemble. Il y a quelque chose de très mathématique dans tout ça. » Il mentionne ensuite la culture mathématique, bagage indispensable au quotidien. « Surtout, j'ai vu de l'intérieur ce qu'était la recherche », ajoute-t-il. Expérience formatrice au possible, d'autant plus qu'Elaia Partners finance régulièrement des start-up qui font de la recherche. « Grâce à mon doctorat, je suis devenu leur interlocuteur privilégié. Je fais en quelque sorte le lien entre recherche et investissement. Un lien essentiel pour l'innovation ! »