Au risque des mathématiques

Raphael Douady a littéralement grandi avec les mathématiques. Son père, Adrien Douady, l’un des grands mathématiciens du XXe siècle, fut reconnu en son temps comme le meilleur spécialiste des fractales. À son tour, Raphael Douady a choisi la voie des mathématiques. Entré à l’ENS en 1978, il est aujourd’hui directeur de la recherche à Riskdata, une société qu’il a contribuée à fonder. Son parcours oscille entre recherche fondamentale et mathématiques financières, secteur public et secteur privé, guidé par un souci constant d’innovation. 

Des systèmes dynamiques aux mathématiques financières

Raphael Douady se spécialise d’abord dans les systèmes dynamiques, un domaine très ergodique, proche des travaux de Cédric Villani. Il y consacre sa thèse, dans laquelle il démontre pas moins de deux théorèmes originaux. Le premier touche à l’évolution des systèmes dynamiques, le second à la géométrie symplectique et aux systèmes hamiltoniens. Il soutient en 1982 et entre au CNRS l’année suivante. En 1986, de retour d’un voyage dans la communauté mathématique brésilienne, il démontre la conjecture d’Arnold, un résultat de géométrie symplectique. Une année de grande production scientifique, qui lui laisse toutefois un sentiment de déconnexion avec la réalité. C’est pourquoi il décide de partir six mois en entreprise. Mis à disposition au CNRS, il entre à Matra, fleuron de l’industrie aérospatiale. Il travaille sur des problèmes d’optimisation de trajectoires, par exemple lors de rendez-vous spatiaux, lorsque deux navettes doivent s’arrimer à la station spatiale, ou encore pour éviter les risques de collision en cas de panne. « Je jonglais entre gestion de risques, analyse de scénarios, théorie du contrôle et théorie de la jouabilité – j’ai eu recours à la théorie des jeux de Nash, par exemple. » De retour au CNRS, il exerce à coté diverses missions de conseil. Il assiste notamment à une démonstration d’IBM, qui présente alors sa première messagerie électronique. Il est également présent lors des premières démonstrations de Windows. Entre 1992 et 1996, il entretient des liens très forts avec des mathématiciens russes, et apprend même à parler la langue. Chercheur au CNRS rattaché d’abord à l’École polytechnique, il passe au département de mathématiques et applications (DMA) de l’ENS Ulm. En janvier 1994, la Société Générale le recrute comme mathématicien. C’est le début d’une passion pour les mathématiques financières, qui ne le quittera plus. « Cette expérience a été extrêmement formatrice. Ils ont fait de moi un probabiliste », reconnaît-il. En septembre de la même année, le voici qui met en place un séminaire de mathématiques financières, à l’IHP. Des mathématiciens renommés, telle Nicole El Karoui, y côtoient industriels et businessmen. Un succès, renouvelé depuis chaque année. 

Un mathématicien à multiples facettes

Début 1995, un professeur du Courant Institute de New York le sollicite. « Il souhaitait que je mette en place le même type de séminaire là-bas. » Avec l’accord du CNRS, il devient rattaché au Courant Institute, pendant deux ans. Et effectue à côté des missions pour une banque new-yorkaise, CIBC. En 1997, il revient en France, au laboratoire de mathématiques de l’ENS Cachan. « Il y régnait une ambiance exceptionnelle », se souvient-il. Là, il côtoie notamment Yves Meyer, Prix Gauss 2010 et grand spécialiste de la théorie des ondelettes. Fort de son expérience américaine, Raphael Douady se spécialise toujours plus dans la finance. Arrivent 1998 et le séisme financier. La crise touche les mathématiques quantitatives, avec l’explosion du fond d’investissement LTCM. D’après Raphael Douady, une véritable méfiance envers les mathématiciens s’instaure progressivement dans le milieu financier. Ce qui ne l’empêche pas d’être recruté pour une mission à la Bourse de Paris. Les bourses vont alors être fusionnées, ce qui nécessite d’y mettre des valeurs capitalistiques. Lui s’attelle à estimer les risques liés. Son résultat s’avère extrêmement efficace. La Bourse de Paris lui demande alors de créer un logiciel capable de refaire l’estimation de risques. La réponse de Raphael Douady ne se fait guère attendre. Il décide de créer sa propre entreprise pour produire le logiciel en question. Riskdata voit ainsi le jour en janvier 1999, en collaboration avec d’autres scientifiques. Avec des bureaux à New-York, Londres et Paris, l’entreprise se donne dès le départ une dimension internationale. Riskdata connecte alors des données de marché, les analyse, et fournit un logiciel alimenté par des simulations de marché, qu’elle effectue elle-même. Un service de nettoyage de données traque minutieusement les anomalies. « Une petite erreur au départ, et c’est tout le reste qui se trouve faussé. » Le 11 septembre 2001 marque un coup de frein brutal, mais l’entreprise s’adapte et se développe très bien jusqu’à la crise de 2008, qui la pousse à se redéfinir encore. « Nous sommes revenus à une activité proche de celle des débuts. Il y a aujourd’hui une demande très forte en régulation, et Riskdata fait de nouveau du calcul de risques. » Raphael Douady cumule son poste de directeur et sa charge au CNRS. En effet, après avoir été affilié à l’ENS Cachan, il est aujourd’hui professeur à l’Université Paris 1 – la Sorbonne. Un mathématicien à multiples facettes.