Un géomètre sur un nuage

Lorsqu’il étudiait les mathématiques à l’ENS, Jérôme Brun pensait se consacrer exclusivement à la recherche. Aujourd’hui senior vice-président chez Atos, une des plus grandes entreprises de service informatique au niveau mondial, il est en charge des services cloud, qui proposent des offres dans l’informatique dématérialisée, ou informatique en nuage. Sa trajectoire professionnelle a pris un tournant inattendu, à une époque où peu de passerelles existaient entre monde académique et secteur privé. 

Géomètre à l'Université de Nice

Jérôme Brun se passionne tout d’abord pour la géométrie algébrique et soutient une thèse dans ce domaine. Il obtient par la suite un poste à l’Université de Nice, où il restera dix ans. « C’était une période extraordinaire. Jean Dieudonné [membre fondateur du groupe Bourbaki] avait initié un véritable projet », se souvient-il. Jérôme Brun est alors tout à sa carrière de chercheur : il participe à des colloques, écrit des articles, donne des cours magistraux. Il se penche notamment sur des problèmes de géométrie datant du XIXe siècle, qu’il résout grâce aux récentes avancées en géométrie algébrique : « J’appliquais de nouvelles méthodes à d’anciens problèmes. » Il s’attache à rester ouvert sur d’autres disciplines et enseigne notamment la logique. Cependant, la spécialisation accrue en mathématiques aboutit à l’émergence d’un grand nombre de « micro-spécialités » et pousse au contraire le mathématicien à s’investir toujours davantage dans un domaine précis : « Quand j’écrivais un article, seules cinquante personnes pouvaient le comprendre. Il s’agissait toujours des mêmes chercheurs, lancés dans une même compétition », résume-t-il. Il ressent alors l’envie de passer à autre chose.

La bifurcation

À l’époque, les entreprises recherchent des personnes qualifiées pour développer les nouvelles technologies liées au développement de l’intelligence artificielle. Jérôme Brun décide de répondre à l’appel. En détachement, il commence à travailler comme mathématicien chez GSI, dont une partie rejoindra Atos. Deux ans plus tard, il quitte définitivement le monde académique. Il a toujours en tête l’un des premiers problèmes sur lesquels il s’est penché, celui de la programmation des trains Gare de l’Est : « Quels trains affecter à quelles voies ? Derrière cette question en apparence simple, se cachent en réalité des problèmes algorithmiques très complexes. » Selon lui, le mathématicien apporte non seulement ses compétences techniques, mais aussi une nouvelle manière d’aborder les problèmes. « La valeur ajoutée du mathématicien dans l’entreprise, c’est sa culture mathématique. Il ne faut pas croire qu’un cursus en école d’ingénieur est nécessairement plus adéquat. Aux universitaires qui se tourneraient vers le privé, je dirais au contraire : soyez fiers de votre formation ! » Pour lui, le passage du monde académique à celui de l’entreprise se fait en douceur : collaborant fréquemment avec des groupes industriels tels qu’Air France et EDF, qui emploient des chercheurs dans leurs services Recherche&Développement, il garde ainsi un lien avec la pratique de la recherche.

L'informatique en nuage

Par la suite, il accède à des postes de direction et se tourne vers le management. Les fusions et acquisitions s’enchaînent et l’entreprise qui l’a initialement recruté change de taille : « Quand je suis arrivé, le groupe, essentiellement français, comptait 3000 employés. Aujourd’hui Atos emploie plus de 70000 personnes à travers le monde. Cela entraîne un rapport différent avec l’entreprise, mais tout aussi motivant. » Jérôme Brun explique s’être toujours formé à ses nouvelles responsabilités sans avoir eu besoin de suivre une formation particulière. « En revanche, aux Etats-Unis, des semaines de formation sont souvent nécessaires quand on change de poste ou d’entreprise. » Désormais spécialisé dans le cloud computing, ou informatique dématérialisée, qui permet d’utiliser des applications à distance, Jérôme Brun organise les offres cloud pour les clients et gère les équipes des différents pays où Atos est présent.

« Au sein de l’entreprise, le mathématicien reste l’expert. »

S’il concède qu’il y a peu de mathématiciens à Atos, il s’est cependant toujours soucié d’entretenir des liens avec le monde universitaire, notamment grâce aux bourses CIFRE et aux chaires en entreprise. « L’idée derrière ces chaires est de pouvoir discuter avec les chercheurs, de faire entrer la culture scientifique en entreprise. Entendre l’avis d’un mathématicien est toujours très enrichissant. »
« Certaines compétences mathématiques spécifiques sont très recherchées. Pour moi, ça a été la logique, pour travailler sur l’intelligence artificielle. Mais divers domaines nécessitent des mathématiques : la finance, la prévision de vente, le Big Data,... » Et il ajoute : « Au-delà des compétences, c’est la solidité du raisonnement qui est prisée. Un mathématicien sait ce qu’est une démonstration, il est capable de décomposer un problème et son avis est souvent sollicité car on lui reconnaît une certaine culture de la preuve », avant de conclure : « Au sein de l’entreprise, le mathématicien reste l’expert. »